Il y a encore quelques heures, je me sentais à l'abri de tout et me voilà à nouveau sans aucune défense ...
Aujourd'hui j'ai peur. Demain ne sera pas mieux et un nouveau défi contre la nourriture sera à relever. Je voudrais rester dans mon lit et dormir à jamais. Que j'aille dehors, sous ma douche, dans mon bain ou dans ma chambre, j'ai froid. Le feu est sur le cinq mais mon corps ne se réchauffe pas. Les couvertures sont empilées sur mes pieds et j'ai l'ordinateur portable sur les genoux. Ma joie de ce matin aura été de courte durée ...
Je ne suis qu'une lâche. Je pense que le jour prochain, les problèmes auront disparus, mais il n'en est rien et ça ne changera jamais. Amélie m'a demandé sur msn pour que je la rejoigne demain aprèm au café en face de la gare.
- Non, je ne peux pas.
- Pourquoi ?
- J'suis trop fatiguée et puis j'ai pas envie ...
- Façon tu trouveras toujours une excuse pour ne pas venir.
- T'as raison.
- Hein ? J'ai pas compris.
- Laisse tomber. J'dois y aller, bisous.
J'en ai marre de me battre pour des choses qui n'en valent pas la peine. Je tape sur le clavier et je me dépêche tant mes doigts sont gelés. Je suis froide à l'intérieur, mon âme est aussi sombre que froide, ce n'est pas possible autrement. Gros coup de déprime. J'aimerais vous dire que tout va bien.
J'ai coupé mes cheveux aujourd'hui. Un dégradé devant et derrière. Ca me va bien d'après mon père. J'préférais ma tête d'avant. Plus moyen de cacher mes cernes avec mes mèches maintenant ! XD La coiffeuse est arrivée avec une heure et demi de retard. M'en fous, j'étais bien dans le fauteuil. Caroline m'a dit que je l'inquiétais. On ne trompe pas une aide-soignante ... J'ai perdu trop de poids et je flotte dans un jean que je ne savais plus mettre il y a encore trois semaines. Je sais. Et maintenant je ne sais plus mettre mes autres pantalons parce qu'ils sont trop larges. Il y a des avantages ET des inconvénients à maigrir.
- Il faut manger.
- Non.
- Pourquoi ?
- Ca me répugne la bouffe.
Et voilà, c'était dit. Une fois que tout le monde s'est absenté de la cuisine, on a parlé un peu. Je lui ai expliqué que je préférais ne pas manger plutôt que de vomir, que mon oeosphage était dans un état désastreux. J'ai froid. Je ne mange pas assez. J'ai piqué une crise parce que mon petit frère de presque six ans a avalé deux petits pains au chocolat alors que justement, je ne suis pas foutue de manger quelque chose. Il était 19h30, je n'avais encore rien mangé et mon estomac ne réclamait pas.
- Tu dois te forcer.
- Ca fait mal ...
- Je sais, j'en ai vu des anorexiques et tu n'es pas la première. Tu te rends compte que tu as déjà perdu dix kilos ?! Ca te fait quoi ? Tu te sens comment ?
- Mal. Y'a toujours des trucs en trop. J'fais six à sept kilos de moins que les filles de ma classe et je ne peux pas m'empêcher de me trouver énorme.
- Mange s'il te plaît. Je sais que c'est dur de recommencer, mais il le faut. Je te dis ça avant que papa ne revienne, sinon tu sais ce que ça va être. Tiens, tu veux une tranche de jambon ? Tant pis, mais tu mangeras en rentrant.
- Je ne veux pas manger. J'ai ... je suis pleine dans mon estomac.
- Ce n'est pas vrai, il est vide sinon d'eau et de coca light. C'est psychologique. Pourquoi crois-tu que ça s'appelle anorexie " mentale " ?
Je me suis mise à pleurer mais elle me retenait par le poignet.
- Et puis regarde-moi ça ! Je fais facilement le tour de ton poignet avec mon pouce et mon index. Essaye un peu. Eh ben tu vois, ça c'est une preuve de déséquilibre alimentaire. Ecoute, si tu ne te forces pas de toi-même, ils te forceront là-bas.
- Je ne veux pas y aller ... Je ne suis pas encore prête.
- Et tu le seras quand ? Lorsque tu pèseras 45 kilos et que ton coeur te lâchera parce que tu le pousses à bout ?
- Je n'irai pas, et puis ils ne peuvent pas me forcer à manger.
- Tu crois ? Combien penses-tu que j'aie vu d'adolescentes avec une sonde nasale et les mains liées par des sangles à leur lit ? Hein, combien ?
Mon père a refait son apparition et a malheureusement entendu les dernières paroles de Caroline.
- Le médecin me l'a dit ce matin. Pendant deux jours tu restes sous tranquillisants et anti-vomitifs. Si ça ne va toujours pas, on va le voir et il te conduira de lui-même à l'hôpital.
Je suis restée choquée. Ce matin, il m'avait juste parlé du Maalox ! J'ai eu peur, très peur ... La soirée s'est terminée vers 21h, je suis rentrée et j'ai fait ce que j'avais à faire pour l'examen de demain.
D'en bas, je l'entends qui m'appelle. Mon assiette est servie et le fait de le savoir me donne envie d'expulser mon estomac de mon corps. Peut-être le doc' a-t-il raison, peut-être suis-je trop stressée. Le menu c'était jambon dans de la purée, le tour mixé.
- Je rêve ou je suis un bébé ?
- Je veux juste que tu manges.
Merci papa, j'avoue que ça m'a aidée.
- Attends ! Maalox avant.
- Mais c'est dégueulasse !
- Tu mangeras pour faire passer le goût.
Ce truc a un goût de détergeant ou je ne sais quoi, mais c'est vraiment dégueulasse. C'est seulement un anti-acide. Tant mieux, j'pourrai vomir tranquille. Avant de m'asseoir, je tourne autour de la table, je cherche les prolongations pour retarder l'heure de " l'affrontement ".
- Je vais chercher ma bouteille d'eau !
Je suis monté quatre à quatre et j'ai saisi la bouteille au vol. J'ai bu tout ce que je pouvais boire en moins de temps possible. Un tiers de litre ? M'en fous, j'avais déjà bien rempli mon estomac et la sensation de malaise s'estompait.
- Putain, mais t'vas t'grouiller, ouais ?!
- J'arrive !!
La purée était bonne, le jambon aussi, mais l'appétit n'y était toujours pas. Je touillais cette bouillie sur ma fourchette et au final, j'en ai peut-être mangé neuf ou dix. Il m'a autorisée à quitter la table si je n'avais plus faim. Bon sang, merci ! J'ai lavé mon frère, je lui ai mis un DVD et je suis partie vomir avant de me coucher. A quoi ça sert, bordel ? A me sentir mieux, voilà à quoi ça me sert.
Dans ma chambre, j'ai installé les tapis au sol et j'ai fait cinq séries de trente abdos, soit 150. Je n'en pouvais plus et j'avais une de ces douleurs à la poitrine ... A mi parcours entre deux abdos, je n'ai pas su me relever et je suis tombée la tête contre la moquette. J'ai cru que j'allais m'évanouir. Les 150 abdos d'hier, je les avais espacés d'environ deux heures ! Ici, paf ! MP3 sur les oreilles et motivation au maximum. Je voulais éliminer ce que j'avais pu absorber. A la fin, complètement épuisée, je me suis laissée retomber contre le tapis et je crois que j'ai dû rester légèrement inconsciente et incapable de bouger durant deux ou trois minutes. J'avais chaud et la sensation faisait du bien.
J'ai un corps et je ne peux rien en faire. Ni maigrir parce que je le fais à outrance, ni me mutiler. Bordel, ce que j'en avais envie ! Je peux ouvrir n'importe quel tiroir et je suis persuadée de trouver une lame. Le " bon " vieux temps ... Mais les abdos m'avaient calmée. Caroline a dit que 150 c'était bien trop, que j'allais m'effondrer. Maybe ... maybe not. Mon corps est faible mais mon esprit est fort.
Ma mère va halluciner demain en me voyant. Combien de temps cela fait-il que je ne l'ai pas vue ? Une semaine, dix jours ? Je crains sa réaction. Déjà lorsque je lui avait dit que j'étais à 54 je me suis fait vachement engueuler, là ça va être l'apocalypse ! XD Je ne veux pas qu'elle et mon père se parlent. Elle aussi était d'accord pour l'hôpital. Trahison ! Toi, ma fidèle génitrice, tu ferais ce choix dont je ne veux surtout pas ? Maman, je t'en prie ...
Mon esprit me fait commettre des folies. Je ne mange pas, je fais du sport comme je n'en ai jamais fait, je me manipule moi-même et je trompe mon propre corps avec de l'eau. Le seul moyen de ne pas aller à l'hôpital, c'est de se remettre à manger. Mais je ne peux pas ! J'ai tellement peur de reprendre ces kilos ...
Quand j'ai commencé mon régime, en juin, je m'étais dit que je ne m'accordais que les aliments contenant moins de 100 kcal/100 g. C'était bien. Je mangeais à ma faim et je perdais. De 62.7 kg, je suis descendue à 57. Puis j'ai tout repris et j'ai vraiment enragé. J'ai supprimé le sel de ma liste, définitivement. Puis les sucres, les friandises et sucreries. Et petit à petit - je devrais plutôt dire tout à coup -, le dégoût de la nourriture m'est venu. Je ne touchais plus à ma viande, je ne mangeais pas les biscuits que ma mère me donnait et je pleurais alors que l'heure du supplice - comprenez l'heure du repas - approchait.
Je ne sais pas si je veux m'en sortir. Guérir ça serait reprendre du poids et oublier les calories. Elles font partie de ma vie, je ne peux pas. C'est impossible de faire machine arrière maintenant. Rien à foutre si ça me met en danger, rien à foutre que je me sente mal. Mon propre corps me dégoûte et seules quelques personnes savent pourquoi. Je veux le détruire, l'anéantir et le vaincre. Je veux me tuer.
Désolée pour la chute aussi brutale, elle n'était pas voulue ...
Pensée du moment qui ne sera déjà plus demain.
Keep faith <33
Tan

